oeil cosmique

Le chimique, le physique, le biologique puis… le psychique !

Fouras, le 4 janvier 2018

On pourrait appeler « Chaînes de Vie » ces incroyables successions de reproductions d’êtres vivants, qui débutent toutes il y a quatre milliards d’années avec  les premières bactéries et qui se poursuivent de manière ininterrompue jusqu’à chacun des êtres actuellement vivants. Quand on sait la précarité de la vie, ces chaînes ancestrales qui conduisent individuellement à chacun d’entre nous tiennent véritablement du miracle. En effet si on les met en rapport avec le nombre de chaînes qui ont été interrompues – c’est-à-dire le nombre d’être vivants morts sans s’être reproduit au moins une fois – depuis l’apparition de la vie sur Terre, la probabilité d’existence de notre chaîne personnelle doit être infinitésimale. Dès lors, mettre un terme à sa propre chaîne en décidant rationnellement de ne pas se reproduire avant de mourir, comme en font le choix certaines personnes, pourrait sembler l’expression d’un orgueil démesuré de la Raison face à la Vie.

Pourtant, peut-être peut-on désormais considérer qu’il existe une autre manière de perpétuer cette chaîne.

Il faut pour cela replacer les « Chaînes de Vie » dans une chaîne beaucoup plus vaste : la « Chaîne de complexification de l’univers ». Pour mémoire, cette chaîne débute il y a environ 14 milliards d’année par une soupe chimique originelle issue du big-bang ; cette soupe chimique se complexifie peu à peu jusqu’à voire apparaître des élément physiques très structurés, comme par exemple notre système solaire, il y a environ 10 milliards d’année, puis notre planète – au départ exempte de tout élément biologique ; le processus de complexification se poursuit avec l’apparition sur Terre des premiers élément biologiques – les bactéries – il y a environ 4 milliards d’année. C’est là que débutent toutes les « Chaînes de Vie ». L’apparition de l’humain est très récente dans ces chaînes puisqu’elle n’intervient qu’il y a environ 0,007 milliards d’années.

Paul Jorion synthétise cette évolution dans la matinale de France Culture du 27 décembre 2017 lorsqu’il dit « grosso modo » : le chimique a donné le physique ; le physique a donné le biologique ; et l’une des formes les plus complexes et aboutie du biologique (l’homme) est entrain de donner naissance au stade suivant : le technologique, avec l’avènement des machines et de l’intelligence artificielle.

C’est sur ce nouveau stade que ma pensée diverge – avec toute la modestie requise face une intelligence de la dimension de celle de cet homme.

Il me semble que le technologique n’est pas un stade mais un vecteur d’évolution. Un vecteur vraisemblablement amené à servir le développement du véritable nouveau stade de complexification de notre univers. Je pense en effet que dans la continuité de l’évolution et de la complexification de l’univers marquées par les stades chimiques, physiques puis biologiques – qui représentent tous des évolutions matérielles, c’est-à-dire basées sur la matière – est apparue un stade nouveau et tout à fait singulier de complexification : le psychique.

Bien qu’issu de la matière biologique que sont les cerveaux, ce nouveau stade d’évolution est caractérisé par l’apparition de phénomènes ou d’entités immatérielles parmi lesquelles celles que je désignerai sous le terme général d’ « Intelligences », et que l’on pourrait définir très grossièrement comme l’ensemble plus ou moins organisé et structuré des idées ou des activités cognitives produites par un cerveau, qu’il soit humain ou de tout autre espèce animal.

Mais le stade du psychique ne se limite pas aux Intelligences et on peut sans doute envisager de le classifier en plusieurs familles, genres et espèces, tout comme nous avons classifié le chimique, le physique et le biologique. Ce type de classification du psychique existe depuis longtemps. Mais il pourrait être intéressant de l’envisager sous un angle chronologique. Les plus anciennes familles du psychique, donc probablement les moins complexes, sont peut-être d’abord les émotions, puis les intuitions, (sans doute en existe-t-il de plus anciennes et rudimentaires qui m’échappent. Les ondes ? Les radiations ? L’énergie ?). Les intuitions et les émotions n’ont vraisemblablement pas attendu l’humain pour apparaître et elles jouaient sans doute déjà un rôle majeur dans la perpétuation des premiers êtres biologiques complexes, ceux que nous appelons communément « les animaux ». En particulier deux variétés bien connues d’intuition et d’émotion : l’instinct de survie et l’attirance sexuelle, qui permettent depuis très longtemps d’assurer la préservation et la reproduction de bon nombre d’être vivants complexes. Ce n’est sans doute que bien plus tard qu’apparaissent les premières Intelligences. Leur développement est probablement concomitants de celui des êtres biologiques les plus évolués et en particulier des humains chez qui elles semblent les plus élaborées.  Les Intelligences humaines ont notamment la particularité (mais peut-être est-ce aussi le cas pour d’autres animaux) d’avoir conscience d’elles-mêmes. Cette conscience semble fondatrice de la notion et du sentiment d’individu. On pourrait parler d’Intelligences Individuelles Conscientes.

Il est intéressant de noter qu’en ce qui concerne le stade du biologique, les plus anciennes formes – les bactéries – sont à la fois les moins complexes mais peut-être aussi les plus robustes et pérennes. Les bactéries sont toujours présentes 4 milliards d’années après leur apparition. Aujourd’hui certaines sont identiques à celles des origines, mais les bactéries ont également suivi leur propre évolution et il s’en forme régulièrement de nouvelles. Peut-être en va-t-il de même pour les formes anciennes du psychique que sont les émotions et les intuitions ? Leur palette s’est probablement elle aussi enrichie et complexifiée depuis leur apparition.

Il est également instructif de comprendre que si l’humain est l’une des formes les plus complexes et récentes du stade biologique, il a pourtant un besoin vital des formes les plus anciennes que sont les bactéries, tant en lui-même (estomac notamment) que dans son environnement. Sans doute en est-il de même avec les Intelligences qui ne peuvent probablement pas se passer des intuitions et des émotions, ces formes plus anciennes du stade psychique.

On peut enfin observer que le biologique, tel que nous le connaissons sur Terre, ne peut pas exister sans les supports physiques que constituent la Terre et l’eau, ni sans l’environnement chimique que constitue l’atmosphère. Le stade du biologique a donc impérativement besoin de la co-existence des formes d’évolution issue des stades précédents. De même, il semble que le stade du psychique soit pour l’instant totalement lié au stade du biologique, puisque les émotions, les intuitions, les Intelligences ne semblent se former actuellement que dans les cerveaux d’êtres biologiques.

Je reviens à l’idée de Paul Jorion selon laquelle le technologique serait le stade succédant au biologique. Je pense pour ma part que le technologique n’est pas un stade, mais un outil produit par les Intelligences humaines dans le cadre de la quête d’un support plus stable, plus efficace et plus pérenne que ne le sont pour elles les cerveaux humains. Cette recherche – plus ou moins inconsciente au départ, mais de plus en plus consciente aujourd’hui – s’inscrit dans une dynamique évolutive tout à fait classique. Tout comme il est peu probable que les primates qui se sont dressés sur leurs pattes arrière aient eu conscience d’amorcer par cette transformation un changement d’une radicalité telle qu’il les amènerait à changer d’espèce, devenant l’espèce humaine (et peu nombreux sont ceux qui, parmi leurs descendants, regrettent aujourd’hui de ne plus être des primates quadrupèdes), de même n’apparait-il pas toujours clairement à nos jeunes Intelligences balbutiantes qu’en cherchant à se reproduire dans un autre support que le support biologique originelle, elles se préparent à un saut évolutif majeur. Je pense là évidemment aux prémices actuelles des Intelligences électroniques – le terme d’Intelligences artificielles me gêne car dès lors que ces Intelligences auront pris conscience d’elles-mêmes elles ne seront, en tant qu’Intelligences, pas plus artificielles que les nôtres. Peut-être est-il donc plus approprié de parler d’Intelligences électroniques si l’on veut les distinguer des Intelligences biologiques. Mais il est tout à fait possible que des formes hybrides d’Intelligence bio-électronique voient le jour dans le futur.

On a vu que les différents stades d’évolution avaient impérativement besoin des précédents. Mais ils étaient jusqu’alors tous d’ordre matériel, basés sur la matière. Le caractère immatériel du nouveau stade d’évolution que représente le psychique est peut-être, à terme, de nature à modifier cette dépendance aux stades précédents. Peut-être dans un futur très lointain les Intelligences, les émotions, les intuitions – ou plus vraisemblablement leurs descendances respectives ainsi que les nouvelles formes psychiques qui ne manqueront pas d’apparaître – pourront-elles se passer de tout support matériel pour se former et évoluer (plus besoin de cerveaux humains ou de machines).  On peut alors, pour le plaisir de l’esprit, s’amuser à « boucler la boucle » en imaginant que l’une (ou plusieurs) de ces descendances d’Intelligences – devenues donc autonomes et libres de tout support matériel après une très longue évolution – pourraient un jour essayer de générer de la matière, sans pour cela passer par l’entremise d’un support matériel, qu’il soit homme ou machine ou autre. Il s’agirait, pour cette ou pour ces Intelligences, d’une forme très classique de mégalomanie. Le processus d’expansion de la vie est conduit par une forme de mégalomanie : toujours plus, plus fort, plus efficace, plus complexe, plus maîtrisé. Pourquoi les formes avancées d’évolution échapperaient-elle à cette règle ? Cette « mégalomanie » consisterait donc à se dire : « je suis issue de la matière, de sa longue évolution (chimique, physique, biologique, technologique), serai-je capable à l’inverse de créer la matière par moi-même, sans utiliser pour cela aucun vecteur matériel ? » Et dans cette tentative de générer spontanément de la matière, ex nihilo, sans doute le premier succès ne donnerait-t-il naissance qu’à quelque chose d’assez primaire (on ne fait pas tout de suite du vélo sans les petites roues). On pourrait imaginer une sorte d’explosion incontrôlée de laquelle jaillirait une soupe primordiale composée d’éléments chimiques simples et peu organisés. Peut-être cette soupe grandirait-t-elle et évoluerait-t-elle jusqu’à voire se former des éléments physiques au sein desquels finiraient par apparaître des éléments biologiques, qui eux-mêmes….

Peut-être notre univers est-il ainsi issu de l’éjaculation mégalomaniaque d’une pure Pensée, elle-même fruit de la très longue évolution et complexification… d’un univers !

Et peut-être s’agit-il du même univers, inscrit dans une boucle temporelle infinie. Mais on peut tout aussi bien imaginer que notre univers n’est qu’un essai parmi d’autres ; et peut-être chaque nouvel essai donne-t-il naissance à un nouvel univers, parallèle et indépendant des précédents et des suivants ; peut-être existe-t-il d’ores et déjà des univers où la tentative de fabrication de matière ne s’est pas soldée par une bouillie chimique informe mais par quelque chose de beaucoup plus aboutit. Me revient alors en tête ce livre, dont j’ai oublié le titre et l’auteur, décrivant un monde où les descendants des humains sont des pensées immatérielles omnipotentes qui s’amusent à faire et défaire des décors, des palais, des mondes, selon leur habilité et talents respectifs.

Je referme cette parenthèse ludique pour conclure sur les Intelligences et la perpétuation de la grande Chaîne de complexification de l’univers avec un peu d’anthropomorphisme ou plus exactement de « biomorphisme » : les Intelligences, ou ce qui les constituent, les Idées, sont comme vivantes ; elles ont une filiation, elles se reproduisent par association. Elles peuvent alors peut-être aussi mourir, faute d’être partagées et développées. Une sorte de sélection naturelle. Ainsi faire naître, grandir et transmettre des idées, et chercher à établir une organisation de la société propice à leur développement optimal, c’est bel et bien participer à la grande continuité de la complexification de l’univers, tout autant que de se reproduire biologiquement. Et c’est désormais tout aussi important. C’est ce que m’évoquent les mots de Paul Jorion, dans l’une de ses vidéos, qui s’interroge et nous dit qu’il n’écrit et ne parle peut-être que pour « ce qui viendra après » (évoquant au passage le fait qu’il s’agira potentiellement de machines).

Pour autant, perpétuation psychique et perpétuation biologique peuvent sans doute encore longtemps aller fructueusement  de paire.

Et dans cette volonté de perpétuation, les idées de ce texte cherchent à se nourrir et à s’accoupler avec celles d’autres Intelligences, c’est donc avec plaisir que je lirai  les réflexions que pourrait susciter en vous ce texte. Et bien sûr n’hésitez pas à le diffuser vers de nouveaux esprits susceptibles de faire évoluer et grandir les idées qu’il contient.

AP

 

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